CINQ FAMILLES DE BOUDDHA II

il y a 5 jours
6 min de lecture
Les cinq couleurs des drapeaux de prière, que l'on voit claquer sur les cols himalayens et jusque dans mon jardin en Bretagne, ne sont pas anecdotiques.
Elles ordonnent une cosmologie complète, qui embrasse à la fois le monde sacré de l'esprit éveillé et le monde névrotique de l'existence centrée sur l'ego.

Je poursuis ma série inspirée de la tradition tibétaine des cinq familles de Bouddha. Chaque famille tient ensemble une couleur, un élément, de nombreux symboles et surtout une disposition psychologique. Je leur ai associé les inquiétudes écologiques qui me traversent, notamment celles qui concernent la biodiversité et le Vivant.
Après PADMA / feu et VAJRA / eau (voir https://www.carolinemaby.art/post/tathagatas), voici KARMA / air et RATNA / terre.
LES CINQ FAMILLES : RECHERCHE ET INTENTION
Chaque famille se lit dans deux registres. Sous le régime de l'ego, elle produit une passion névrotique, qui est selon les familles l'orgueil, la colère, l'avidité, la jalousie ou l'ignorance. Sous le prisme de l'éveil, la même énergie se déploie comme une sagesse dans laquelle la névrose se transmue : équanimité, clarté du miroir, discernement, action accomplie, espace.
Ces familles décrivent cinq manières dont l'énergie se distribue et danse en nous et autour de nous, selon qu'elle se cristallise autour d'un centre ou qu'elle circule en harmonie. Chacun de nous les porte toutes les cinq.
Chögyam Trungpa Rinpoché a transmis ce mandala aux pratiquants occidentaux dans les années soixante-dix, avec l'idée qu'on pouvait s'en servir pour lire ou explorer une qualité d'être, un climat émotionnel, une relation. Bernie Glassman en a fait ensuite, chez les Zen Peacemakers, un instrument de terrain, notamment dans le champ de l'action sociale, pour regarder une situation, un conflit, une organisation, et repérer laquelle des cinq énergies y domine et dans quel état de liberté ou de confusion.
C'est ce regard-là qui m'intéresse, car il autorise à porter le mandala hors du coussin et à y recourir comme à un outil d'éveil au service d'une action engagée et ajustée.
Aussi ai-je choisi de me saisir de ce paradigme pour parler d'écologie.
Je peins depuis longtemps inspirée par l'eau, la lumière et le Vivant. J'aspirais à concilier dans une même vision mon inquiétude écologique et ma pratique assise (Zen), sans que l'une devienne l'illustration littérale de l'autre.
Le mandala des cinq familles m'a ouvert une voie d'expression parce qu'il fait le travail dans les deux sens. Il est à la fois une cosmologie, qui répartit le monde en cinq éléments directement associables à la Nature, et une psychologie, qui répartit l'esprit en cinq passions. Il permet donc de montrer et de peindre dans un même élan un état de la matière et l'état de l'esprit qui le met en péril.
Le drame écologique y apparaît comme la forme que prend une énergie lorsqu'elle est aux prises avec un ego, individuel ou collectif, qui a besoin de se confirmer qu'il est solide. Sa source est dans l'esprit avant d'être dans la technique.
L'été qui vient de s'achever a rendu cette grille douloureusement lisible : les sols et les maisons se fissurent, les champs deviennent stériles, les forêts brûlent, le permafrost qui dégèle engendre des catastrophes humanitaires, l'eau est rationnée, et tout cela s'accélère de façon en apparence « inattendue ».
Chacun de ces désastres peut être relié à une couleur reprise dans mon tableau de synthèse ci-dessous, et chacun correspond à une passion « responsable » comme à une proposition de guérison par l'action éveillée.
La famille KARMA se manifeste sur le plan névrotique comme jalousie, et sur le plan éveillé comme « sagesse tout-accomplissante ». C'est l'énergie de l'élément vent, présent partout et qui touche chaque recoin de l'espace.
KARMA rappelle avec évidence la place de l'homme dans cet ensemble. Le vent ne s'arrête à aucune barrière, l'air que nous polluons est celui que nous respirons, et les migrations que le dérèglement climatique provoque et déplace sont autant celles des oiseaux et des poissons que les nôtres.
Ici, l'animal est l'homme : après l'ours polaire et le tigre, la figure humaine entre dans la série au même rang que les autres. Placer l'humain parmi les animaux est une prise de position. Végétarienne et antispéciste, j'avais annoncé dès la première partie de ce travail (PADMA et VAJRA) le souhait d'un modèle horizontal, où l'humain se tient dans la nature plutôt qu'en face d'elle. Une série de cinq animaux d'où l'humain serait absent aurait dit exactement le contraire. Au-delà de cette considération, le choix du fœtus questionne l'avenir et l'état de la planète que nous laisserons à nos enfants. Il évoque aussi la contemplation, la créativité, la néguentropie.
KARMA questionne l'activité sans repos, cette hâte productiviste qui trouble les vents, les migrations et l'air que nous respirons. Sa sagesse, celle de l'action accomplie, y répond par un agir ajusté à ce que le rythme de la terre peut soutenir. Le recul, le ralentissement et la méditation en sont les conditions, parce qu'ils permettent d'agir au bon moment et avec justesse.
Son symbole, le double-vajra, figure l'accomplissement de toutes les actions.
Avec RATNA, jaune et de terre, j'interroge l'orgueil. Vue du côté de l'ego, cette énergie s'accompagne d'une anxiété constante de n'être pas assez substantiel, à laquelle on répond en accumulant et en érigeant une tour d'orgueil que rien ne viendra plus questionner. Sur le plan écologique, c'est l'assurance narcissique de l'homme qui se croit propriétaire de la terre. Il prélève sans mesure, au-delà de ce qu'elle peut produire et offrir, épuise les sols, creuse les mines, consomme le pétrole et les métaux rares sans tenir compte de leur non-régénération, et se croit à l'abri des sécheresses et des séismes.
Vue du côté de l'éveil, la même énergie donne accès à une richesse inépuisable, et l'orgueil se transmue en équanimité, où toutes les situations sont regardées du même œil. Elle ouvre à une abondance partagée, où chaque forme de vie est considérée avec un même regard fraternel et où l'homme règle ce qu'il prend sur ce que la terre renouvelle.
L'animal de cette création est le loup. Il m'a paru juste pour l'orgueil parce qu'il est l'animal sur lequel se projette, en Europe, la question de savoir qui a le droit d'occuper le sol. On lui prête une intention, on le compte, on le classe, on l'abat, on discute son retour comme on discuterait une concession minière. Il est en même temps l'un des rares grands prédateurs dont le retour indique qu'un milieu tient encore en équilibre. Le peindre dans la sphère était une manière simple de dire ce que propose l'équanimité de RATNA : une richesse partagée avec équilibre où le sol n'appartient pas à celui qui l'exploite.
CE QUE LES QUATRE DISENT DÉJÀ ENSEMBLE
Les quatre pièces achevées esquissent déjà le mandala en rassemblant quatre passions et quatre éléments. Elles vibrent ensemble et se répondent sans se recouvrir.
PADMA, rouge et de feu. C'est la passion tournée en avidité que j'interroge, celle qui embrase les forêts et fait fondre les glaces, quand sa sagesse discriminante nous rendrait un désir capable de contempler le vivant sans le consommer. L'animal en est l'ours polaire, porté par le lotus.
VAJRA, bleu et d'eau. J'y regarde la colère et l'aversion, lisibles dans les fleuves détournés, les eaux polluées et les glaciers qui reculent, quand la sagesse du miroir qu'elle tient en elle nous rendrait la clarté de voir la nature telle qu'elle est plutôt que telle qu'elle nous sert. L'animal en est le tigre.
Les quatre passions n'appellent donc pas les mêmes remèdes. L'avidité demande une autre discipline du désir, la colère une vision plus pénétrante, l'orgueil un autre rapport à la propriété, la jalousie une manière d'agir différente. Le mandala oblige ainsi à distinguer les causes, et chaque famille appelle sur le terrain des réponses qui lui sont propres.
Le tableau de synthèse ci-dessous les détaille.

EN COURS : BOUDDHA
La cinquième pièce, centrale, scellera le mandala et donnera toute sa dimension à la série. Il s'agit de la famille BOUDDHA, blanche et associée à l'espace.
Sa névrose est l'ignorance, au sens précis d'un assoupissement, d'une insensibilité et d'un refus de savoir. Sa sagesse est celle du dharmadhātu, l'espace qui contient tout, sans centre ni ego. C'est la famille la plus difficile à associer au versant écologique, parce que l'indifférence ne produit pas d'images : elle ne brûle, ni ne creuse. Elle détourne le regard et démissionne.
Sur mes notes épinglées au chevalet (photo d'atelier ci-dessus), deux animaux se disputent la place, le léopard des neiges et le lynx. J'ai déjà choisi l'ambassadeur de BOUDDHA et présenterai bientôt la dérnière création de la série achevée.
--
Sources et références
Zen Peacemakers International, Characteristics of the Five Buddha Families Chart : zenpeacemakers.org
Chögyam Trungpa, Dharma Art, Shambhala Publications, 1996
Himalayan Art Resources, Visual Art, The Buddhist Art of Tibet, citant Chögyam Trungpa Rinpoché
Chögyam Trungpa Rinpoché, enseignements sur le mandala des cinq familles
Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme
Première partie de ce journal : Cinq familles de Bouddha — Padma et Vajra
IPBES, Rapport d'évaluation mondiale sur la biodiversité, 2019 (un million d'espèces menacées d’extinction)
WWF, Living Planet Report 2024






