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JOURNAL D'ARTISTE

TROIS PORTES. LA MÊME PIÈCE VIDE.

  • Photo du rédacteur: Rentai Caroline MABY
    Rentai Caroline MABY
  • 2 juin
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 3 juin

NÉBULOSITÉ


Rentai Caroline MABY | © Caroline MABY
Kechimyaku (血脈) ou "flux de sang" | © Maby

Dans la lignée Zen dans laquelle j'ai étudié — celle de Kobun Chino Roshi — nous recevons deux noms. Meiun, c'est mon nom de Dharma public, formel, le dōgo : reçu le 5 janvier 2018, date de mon ordination laïque — nommée Jukaï.


L'autre est « privé », intime — réservé a priori à l'usage de l'enseignant, lors des entretiens privés, les dokusan.


Les amis de ma Sangha américaine m'appelaient affectueusement Meow (« Miaou », clin d'œil à ma passion des félins).

En réalité, Mei-Un associe 明, la lumière — dont le kanji unit 日 (le soleil) à 月 (la lune), les deux astres qui éclairent le monde —, et 雲, le nuage: confusion, schémas mentaux ? Nuage Lumineux.


Ce nom reçu au milieu du Michigan lors du Jukaï, je ne l'ai ni aimé ni rejeté. Ou plutôt si — les deux.

Nubivagante invétérée, je le trouvais résonner avec ma néphophilie. Et aussi, je l'ai trouvé mou, lent, sans caractère, obscurci par le nuage.


En réalité, il est avant tout un upāya — « moyen habile » — de travailler sur l'identification, l'ego, la « persona Caroline » et son rapport à sa propre identité. De danser aussi avec l'incompréhension des amis, de la famille, les malaises projetés, les silences bavards…




Meiun — Nuage Lumineux  | © Caroline MABY
L'atelier-bis à Saint-Cast | © Maby

De retour en France, j'ai retrouvé ma petite maison de pêcheur à Saint-Cast et au mur de la chambre — je l'avais oublié — était accroché un nuage lumineux.


Mon enseignant l'ignorait.


Ces choses-là ne s'inventent pas.


Cette synchronicité illustre précisément que ces noms de dharma ne sont pas choisis par ceux qui les transmettent, mais leur sont révélés.

Il y a quelque chose de transcendant dans ce rituel du re-nommer : les noms portent l'essence primordiale de l'étudiant, ou celle de son cheminement sur la voie dans cette incarnation.



RUPTURE


Mon rakusu est joliment peint sur l'envers par mon enseignant — aussi artiste — de mes noms bouddhistes.


Rakusu, face B | © Caroline MABY
Rakusu, face B | © Maby

Ce petit vêtement rectangulaire que l'on porte autour du cou, reposant sur la poitrine, est dans la tradition zen une version miniature et portable du kesa (袈裟), la grande robe monastique qui remonte au vêtement du Bouddha lui-même.


Comme cela se pratique dans la lignée du Zen Sōtō, je l'ai cousu moi-même, point par point. Objet rituel, témoignage du lien maître-disciple et rappel quotidien des vœux pris, je l'ai emmené partout avec moi : au Japon, aux USA, au fin fond de l'Himalaya. Je l'ai même porté lors de retraites Dzogchen avec Tsoknyi Rinpoche en Suisse… Il a voyagé, il a pris l'air chaque jour, et sur le zafu de Saint-Malo surtout.


Pourtant, quelques printemps en arrière, j'ai découvert un trou de mite en plein milieu, au niveau du cœur !


Même si j'ai une tendance exagérée à mettre de la symbolique un peu partout, ce signe m'a foudroyée : au même moment je quittais mon maître Zen*.

Dévo-ra-tion — alerte rouge dévotion.



Les contradictions qui ont animé cette rupture l'ont rendue très difficile. Le refus du dogme et de l'injonction était profondément interpénétré d'une folle gratitude pour tout ce que mon enseignant m'avait transmis, et notamment une appréhension nouvelle de la relation entre Art et Méditation qui a complètement renversé mon rapport à la peinture — autant en tant que regardeur que peintre.


Cette gratitude et cet amour pour l'homme perdureront toujours, au-delà de la colère et du rejet de sa posture d'enseignant. Je n'ai cependant plus jamais réussi à enfiler mon rakusu et j'ai choisi de ne plus utiliser publiquement ce nom de Dharma ~ Meiun, notamment comme nom d'artiste, en signe de passage du seuil.



* Avant lui, j'avais quitté mon enseignant de lignée tibétaine (en France) des années auparavant. À chaque fois, sur un même constat : celui de dérives sectaires — maltraitance psychique, prise de pouvoir… Dans les deux communautés au sein desquelles j'ai étudié, les sanghas ont souffert plus grandement que moi des comportements toxiques et manipulateurs de l'enseignant. Chaque fois, je suis partie des années avant que les scandales n'éclatent publiquement. Les histoires d'abus dans le bouddhisme sont légion. Je ne crois pas avoir un don particulier pour choisir des communautés dysfonctionnelles, et elles ne le sont certainement pas toutes. Je suis persuadée que la formation des enseignants bouddhistes — très sérieuse et structurée en Orient (Japon et Tibet notamment) — est insuffisante depuis son introduction en Occident, ce qui laisse la porte ouverte aux abus de tout ordre.


PRISME


Ren 虹, c'est l'Arc-en-ciel, et Tai 体, le corps. Le Corps Arc-en-ciel* — ou « la fille Arc-en-ciel », comme aimait m'appeler mon enseignant.

C'est mon nom privé. Encore fait d'eau et de lumière.


Dans le Dzogchen que j'explore auprès de Tsoknyi Rinpoche, le « Corps Arc-en-ciel » désigne quelque chose de vertigineux : la dissolution du corps en lumière à la mort d'un pratiquant pleinement réalisé.


Je ne crois pas qu'il ait d'équivalent dans le zen et ce nom m'a surtout été transmis en lien avec mon rapport à l'art, au processus créatif, aux couleurs.


À l'atelier, devant "Prometheus" |  © Caroline MABY
À l'atelier, devant "Prometheus" | © Maby

Rentai, c'est la fille qui peint.


Si la rupture maître-élève est consommée, la voie du Zen reste la mienne.


C'est avec ce nom — finalement révélé dans l'ouvert — que je travaille désormais, librement, à l'atelier et sur le terrain, pleinement engagée auprès des Zen Peacemakers** qui valorisent l'action sociale.


Dans Meiun Rentai, je vois une belle cohérence : 明雲 (Meiun, « nuage lumineux ») porte la clarté manifeste — le nom public, celui du monde. Rentai (虹体, « corps arc-en-ciel ») renvoie à la dimension la plus intime de la pratique, la plus secrète.


Rentai inclut Meiun… et inversement.


Ces noms, je joue avec eux — sérieusement, mais légèrement. Ils sont des supports : de travail, d'attention, de distanciation de l'ego. Je ne m'identifie pas davantage à Rentai ou Meiun qu'à Caroline.


Qui écrit ces lignes, au fond ?

La frontière vacille. C'est précisément le point.


Avant tout nom, il y a quelque chose qui ne se nomme pas.


Trois portes. La même pièce vide.




* La dissolution du corps physique en sa nature lumineuse primordiale est le signe ultime que la dualité entre matière et esprit a été entièrement traversée.

** Zen Peacemakers: https://zenpeacemakers.org 

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