LONGE
- Rentai Caroline MABY

- il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Hulali — mot hawaïen : scintiller, refléter la lumière ; se dit du soleil qui danse sur l'eau.

Au petit jour l’été, il est fréquent que la mer n’ait pas encore pris son rythme sur le rivage. La marée haute de la nuit est venue laver toute trace des bains de la veille. La lune a apaisé de ses caresses le murmure des rouleaux. Rares encore sont les sillages imprimés au large qui portent leurs fractales sur le bord.
J’ai commencé à longer régulièrement, tôt le matin. Les raisons tout à fait sans cohérence à l’origine de cette nouvelle aspiration se sont mues en un besoin inattendu : ce rendez-vous solitaire entre la mer et les nuages est devenu ma plus belle parenthèse contemplative.
Entrer dans l’eau tandis que le soleil est encore bas, c’est s’offrir un bain de scintillements. Les tons sont encore assommés de sommeil.
— Or, sable, gris argent, gris vert-bleu.
Il semble alors que le jour nous accueille avec une célébration, celle du phénomène et de l’êtreté dans l’ouvert. Ces brillances qui recouvrent la surface d’un sari de lumière, chantent et exaltent la joie du monde. Chaque particule fait écho à notre lumière divine. Chaque étincelle est une ode qui invite à la création.
Peut-être le filet d’Indra ressemble à ça, à ces lumières ondoyantes qui se répondent à l’infini et miroitent sans rien attendre. Même en fermant les yeux quelques instants tout en continuant de marcher, en frôlant la surface, elles sont là, derrière les paupières. Souvent je m’arrête sans m’en rendre compte, et fusionne pleinement, entièrement avec les éclats.
J’en suis une, mille, elles sont moi, mille-moi, mille-toi.
Rien à choisir. Rien à changer.
Parfois, une petite sole vibre sous mon pied bien avant que mon poids ne la blesse, une méduse pique, un rouleau fauche, le ciel s'ouvre. Kensho. Tout est là.
Voici l’espace où enfin, le temps ne veut plus rien dire — quel renversement sur une vie où je n’ai cessé de courir, agir et penser vite croyant que j’étais dans un retard que je ne rattraperai jamais.

LÀ OÙ LA MARÉE RENCONTRE LA TOILE
La marche au jusant a sa gravité propre. À chaque vague qui recule, le corps tout entier sent l’aspiration vers le large — un appel doux et insistant à une dissolution tendre. Extrêmement attirante. La main de Jacques qui lâche le câble dans le Grand Bleu, l’instrument d’Ada qui l’entraîne toute entière vers les abysses* — sensations neptuniennes familières, écho karmique chaque fois que l’eau m’appelle vers le ciel du monde.
Chaque vague qui me tire et se retire défait les agrippements un à un — nourriture par la déprise. Ce vide est la matière première de l’atelier : l’attention, délestée de toute projection, peut enfin se tourner vers ce qui est.
Puis le flot renverse le mouvement, et porte vers le rivage — vers le vivant, humain et non humain, vers l’interaction. L’appel de la côte ne signe pas la fin d’un intermède, la sortie d'un inter-monde ; il a la teneur d’un vœu. Ce qui a été touché dans la plus grande vasteté demande à être œuvré à l’atelier, transmis, offert à son tour à la marée montante.
Le soleil élevé suggère que la première heure de marche est déjà passée. Le lé de lumière s’est effacé pour révéler une merveilleuse transparence de la mer : dans un acte magique, le drap de lamé s’est dissous dans l’eau la rendant parfaitement pure. Comme je chéris les jours de ciels d’ardoise où la mer se teinte de pigments d’émeraude translucide. Les arrivées de grains et d’orages offrent cela.
Ce printemps caniculaire a plutôt favorisé des glacis subtils qui révèlent les fonds sableux.
Glacis. Le mot appartient à l’atelier.
La mer peint ainsi — par transparences superposées qui n’obturent rien. Sable, coquillage, roche : chaque vague laisse paraître ce qui la précède.
Ses fonds ne sont pas la seule révélation ; la surface porte le ciel entier — l’obscur des grains, l’or du matin, chaque nuage rendu à l’eau. Elle parle de l’air, de sa charge, de son humeur, avant même qu’il ne se déclare. Et elle frappe les sens sans médiation : le froid, le sel, le ressac contre les jambes — tout est annonce, tout est présence donnée.
Rien n’était caché, un espace se déploie dans chaque direction, c’est tout.

La toile blanche ne manque de rien non plus. Ce qui vient s’y déposer n’est pas « inventé » — c’est une révélation, un don qu’on a consenti à ne pas refuser. Juste... il n'y a rien à choisir, rien à changer, et quelque chose advient.
Demain, la marée de la nuit aura tout lavé.
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* Note sur les films évoqués : Le Grand Bleu (Luc Besson, 1988) et La Leçon de piano (Jane Campion, 1993).


