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JOURNAL D'ARTISTE

SHAJAREH TAYYEBEH*

  • Photo du rédacteur: Rentai Caroline MABY
    Rentai Caroline MABY
  • 11 juin
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 jours


PORTER TÉMOIGNAGE

Porter Témoignage (Bearing Witness) est un terme employé par les Zen Peacemakers International — collectif et Ordre du Zen dans lequel je suis engagée — pour désigner la pratique qui consiste à ne pas détourner le regard de la souffrance, mais à y faire face — dans le monde comme en nous-mêmes — directement, et avec compassion.


En tant qu'artistes, nous nous rendons disponibles à voir la vie telle qu'elle est, avec un regard individué et libre. La pratique des Zen Peacemakers travaille dans ce sens : non pas en uniformisant le regard, mais en desserrant ce qui l'encombre — les conditionnements, les certitudes, les réflexes de détournement — jusqu'à ce que quelque chose de plus direct se montre.


SHAJAREH TAYYEBEH à l'atelier | © Maby
SHAJAREH TAYYEBEH à l'atelier | © Maby

L'ARCHITECTURE DE L'OUBLI

Le récit de guerre est désormais déshumanisé : on parle d'attaques de drones, de nombre de missiles, d'avions — comme d'une guerre de matériel. Mais à l'ère de l'image instantanée, les victimes civiles faites chaque jour restent hors champ. Elles apparaissent comme l'ombre flottante de nombres.


« Liban : au moins 12 morts dans des frappes israéliennes dans le sud. » — Beyrouth, AFP, 10 juin 2026.


Ceux qui meurent déchiquetés, ceux qui souffrent, blessés, malades, déplacés, affamés, torturés… ont disparu. À l'ère de l'intelligence artificielle, la délégation de la responsabilité éthique devient une question de plus en plus prégnante : les algorithmes invisibilisent la souffrance civile, les systèmes d'armes autonomes délèguent le ciblage jusqu'à rendre la mort abstraite. Cela trahit une indignité grandissante et collective de notre humanité.


Les artistes ont cette opportunité de porter leur regard et leur lumière sur la souffrance du monde. **

Cette démarche aspire à rendre possible une contemplation de ce qui semble « in-regardable », permettant ainsi de rester présent face aux réalités insupportables, et de s'ouvrir à ce qui émerge.



MINAB

" Sohl " | © Maby
" Sohl " | © Maby

Le 28 février 2026, première journée de frappes israélo-américaines contre l'Iran, l'école primaire pour filles Shajareh Tayyebeh, située à Minab, est bombardée.


Au moins 168 personnes sont tuées, principalement des écolières selon l'UNICEF, et 95 autres blessées. Les autorités iraniennes ont fait état de 175 morts, dont 14 enseignants.


L'armée américaine est à l'origine du massacre — le Pentagone l'a confirmé le 2 mars 2026.***


Cet événement — qui ne peut être réduit à des « dommages collatéraux » — m'a laissé peu de place pour peindre autre chose.


Ne sachant comment aborder cette réalité, j'ai commencé par dédier une longue journée d'atelier, à peindre et répéter la calligraphie du mot Sohl — Paix, en persan.









MÉDITATION EN ACTION

Cette création sur papier est apparue dans les jours qui suivirent, fortement inspirée d'un poème mystique soufi persan.


« Chaque particule dans l'air et dans le désert

est le lieu où se révèle la beauté divine.


Aux yeux de ceux qui voient avec le cœur,

en chaque particule brillent mille soleils.


Si le cœur parvient un jour à voir en vérité,

chaque souffle contient mille significations. »


— Attribué à Sayf Farghānī ou à Jāmī (XIIIe–XVe s.)



Ces filles avaient entre 7 et 12 ans. Elles allaient à l'école. Leurs noms ne nous sont pas parvenus.


SHAJAREH TAYYEBEH | Création sur papier Canson, Technique mixte, 116 x 116 cm | © Maby
SHAJAREH TAYYEBEH | Création sur papier Canson, Technique mixte, 116 x 116 cm | © Maby

Ce tableau est lumineux. Rose, jaune, vert vif — des soleils, des figures fracturées dans la lumière. On pourrait s'en étonner, voire s'en fâcher. Il ne s'agit pas d'un parti pris mais de ce qui a émergé de la méditation de compassion. Et peut-être ce que le poème dit mieux que n'importe quelle figuration : peindre la lumière qui était dans ces enfants n'est pas nier leur mort — c'est refuser qu'elle soit leur seule vérité. Ce qui est peint reste — même quand les noms ont disparu.


Il ne s'agit pas d'une réponse à l'horreur — il n'en existe pas.

C'est un acte de présence : rester face à ce qui est insupportable, sans se détourner, et laisser quelque chose de lumineux traverser quand même. Porter Témoignage, c'est refuser que ces vies se réduisent à des chiffres.

C'est insister — dans la peinture comme dans le regard — sur le fait qu'en chaque être disparu brillait un soleil éternel.




SHAJAREH TAYYEBEH, détails | © Maby


Ce tableau est encore dans l'atelier, et il pourrait continuer à évoluer : Porter Témoignage, c'est aussi ne pas figer une œuvre tant que ce qui l'a initiée est toujours en cours.



~ Sohl



--

* Shajareh Tayyebeh: Le nom de l'école détruite signifie l'Arbre Béni en persan.

** Cette création est disponible à prix libre dans l'onglet PORTER TÉMOIGNAGE de la GALERIE. L'intégralité du produit de la vente est reversée à l'UNICEF : https://www.carolinemaby.art/product-page/shajareh-tayyebeh

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