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JOURNAL D'ARTISTE

CARNET NOMADE

  • Photo du rédacteur: Rentai Caroline MABY
    Rentai Caroline MABY
  • 13 nov. 2025
  • 18 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

BHOUTAN — AUTOMNE 2025


Bumthang Dzonkhag, Bhoutan | Photo © Maby, 2016
Bumthang Dzonkhag, Bhoutan | Photo © Maby, 2016

Pour la première fois, je ne vais pas utiliser l’écriture spéculaire* à laquelle j’ai recours dès que je prends des notes hors de l’atelier.

Je vais dérouler mes gribouillis à l’endroit, avec plus de clarté pour tenter d’en faire un Journal de voyage.


Un mélange organique de photographies, de réflexions, de dessins peut-être... je tenterai de tout coller ici grâce à mon iPad ~ sa maladresse sera à la hauteur de sa sincérité.


Amis lecteurs qui m’accompagnez, n’hésitez pas à m’écrire spontanément en retour pour guérir le frisson qui pointe à l’idée de témoigner dans le vide.

Que ces sensations d’itinérance puissent susciter une émotion, un échange, une réflexion ferait chanter une harmonique dans mon coeur.


--

* écriture spéculaire: ɿioɿim nɘ ɘɿυɈiɿɔɘ


13 Novembre 2025

Dans le train de Saint-Malo à Roissy Charles de Gaulle.


J’ai empaqueté mes affaires avec empressement hier. Je n’aime pas cet exercice imposé par chaque saut dans un voyage lointain.

J’ai toujours reporté au dernier moment l’injonction à me rassembler, à synthétiser, à anticiper les phénomènes à venir en quelques vêtements, huiles essentielles, jumelles, lampe et trucs… et pour une fois, pas de matériel artistique: un carnet, un bic 4 couleurs et un iPad, c’est tout.

Je relis "Instructions to the Cook" de Bernie Glassman — qui invite à cuisiner ce que les bouddhistes zen appellent “le repas suprême” — la vie. Et pour rendre celle-ci nourrissante et partagée, la recette improvisée n'a recours qu'aux ingrédients dont nous disposons. Une ode à la simplicité. Et un retour au premier précepte: "Ne pas savoir"*.


Le TGV file vers l’aéroport et j’ouvre un cahier que je croyais vierge.

Or une phrase seule, suspendue au milieu de la première page, se montre par surprise.


Photo © Maby, 2025
Photo © Maby, 2025

Elle était restée là des années, dans l’attente de résonner au moment opportun — et elle éclate aujourd’hui, de manière parfaitement synchrone et appropriée.


« Je pense à ceux qui doivent trouver en eux quelque chose après le désenchantement.» **

— Honoré de Balzac


Chacune de ces dernières décennies a été scarifiée par un désenchantement radical: à 30 ans: celui de l’idée de  « Famille », à 40 ans: celui de l’« Amour », à 50 ans: celui d’un aboutissement lumineux.

Respectivement: un dépeçage, un foudroiement et une libération.


Quelle plus belle introduction à un voyage solitaire et initiatique au royaume du Dragon-Tonnerre ?


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* "Ne pas savoir" ou "Not knowing" — ou abandonner les idées fixes sur vous-même, les autres et l'univers — est le premier des trois préceptes des Zen Peacemakers, Ordre fondé par Bernie Glassman,

** Je crois avoir tiré cette citation du film de Xavier Giannoli: « Illusions perdues » en 2021.



14 Novembre 2025

Deep blue, en vol


Dessin au pastel, © Robin, 2025
Dessin au pastel, © Robin, 2025

La baleine à bosse glisse dans les eaux profondes.


Robin, onze ans, l’a dessinée calmement pendant que sa maman — mon amie — et moi partagions un thé à l’atelier, deux jours avant mon départ.


Cette jolie baleine, je l’emmène avec moi. J’emporte sa sérénité, j’emporte sa confiance. L’espace n’a pas de contours, elle nage dans le bleu ample, un bleu suffisamment vaste, soutenant, rassurant.

Elle porte en elle toute la sagesse des baleines qui l’ont précédée. Et elle sait que son bébé est déjà imprégné de cette connaissance, atavique, cellulaire, karmique.


Petit baleineau… je découvrirai ta signification à mon retour. Réalisation? Vision? Inspiration? Désir de création? Je saurai qui tu es.


Pour l'instant, je me plonge aussi dans tout le bleu sans repère qu’est un vol long courrier. Avec la même patience et le même paisible contentement.



15 Novembre 2025

Bar d'hotel, Aéroport International Indira Gandhi





















Virgin mojito —


L’automne surgit dans mon verre


Vue sur le tarmac







16 Novembre 2025

Paro


Le pèlerinage progresse sur les pas du lama tibétain Drukpa Kunley (1455-1529), sans doute le yogi le plus populaire de l’histoire bhoutanaise. | Photo © Maby, 2025
Le pèlerinage progresse sur les pas du lama tibétain Drukpa Kunley (1455-1529), sans doute le yogi le plus populaire de l’histoire bhoutanaise. | Photo © Maby, 2025

L’aéroport de Paro a beaucoup changé. Il s’est enrichi d’œuvres, de fresques, de sculptures.


À peine débarquée, je retrouve le groupe à Kyichu Lhakhang, sublime petit monastère du VIIᵉ siècle. La sculpture monumentale de Kurukulla m’obsède depuis. C'est le premier contact avec la "Femme Puissante", qui se révèlera être le plus marquant fil rouge de ce pélerinage.


Le Dr Nida Chenagtsang m’impressionne immédiatement aussi; il se déplace entouré d’une aura de particules vibrantes.


Un tour du cercle du groupe nouvellement formé s'organise. La plupart évoquent des raisons magnifiques à leur présence ici: leur pratique spirituelle approfondie, des quêtes intimes, des expériences mystiques fabuleuses...

Je livre avoir délaissé toutes mes attentes en partant. J'arrive nue, démunie, sans plus rien savoir, sans attente, dans l’ouvert — même le désenchantement est resté derrière.


Et puis, nous dédions chacun notre voyage.

~ À ceux grâce à qui je suis ici,

À mes parents, Jacques qui est partout là avec moi et Marie-Jo.

À Armelle



17 Novembre 2025

Tārā Temple à Drugyal Dzong et Singye Drak, Paro


La forteresse Drugyal cache un petit Drolma Lhakhang: un temple de Tārā. J'identifie quand même une intention secrète lors de ce voyage: m'en remettre à la protection et la guidance du féminin souverrain dans le Dharma pour ainsi offrir une bénédiction de guérison à ma lignée, et à mon tour continuer à créer et les inspirer les femmes, les filles de ce monde, de façon plus alignée.


Dr Nida nous invite à écouter les trois mots que nous chuchote intimement la Tārā Blanche devant laquelle nous sommes assis et méditons.

J'entends:

" Protection — Inspiration — Amour Inconditionnel "


Ici réside le secret, nous révèle Dr Nida. Il s'agit là de la bénédiction de Tara:


~ Caroline, tu es protégée. Tu es inspirée. Tu es aimée inconditionnellement. ".


Dr Nida Chenagtsang enseigne (à Tārā Temple), le très petit temple de Singhe Drak et un détail, un bébé lion y veille. | Photo © Maby


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Nous randonnons ensuite vers la "Forteresse du Lion", où Guru Rinpoché aurait médité après Taktshang. Elle est la demeure de Khandro Senge Dongma ou Siṃhamukhā — la déesse courroucée à tête de Lionne.


Les deux temples de Singye Drak | Photo Courtesy © Matt Legge, 2025
Les deux temples de Singye Drak | Photo Courtesy © Matt Legge, 2025

Les deux petits temples de Singye Drak surgissent comme un chateau dans le ciel au terme d'une marche exaltante. J'ignore pourquoi leur apparition m'émeut autant — je me sens profondément honorée de les voir se dévoiler ; ce don livré dans ce site aérien palpite prodigieusement.


Nous ne pouvons tenir qu'à six ou huit personnes dans le petit temple de Siṃhamukhā. Dr Nida y invite d'abord les femmes et je fais partie du premier cercle d'initiées. Nous sont transmis symbolique, sadhana, mantra secrets... sous le regard pénétrant de la lionne furieuse.


Les félins sont, de tous les animaux — humains et non-humains — ceux avec lesquels je résonne le plus. Le lynx est mon totem, je vis avec deux chats, petits maîtres extraordinaires, le tigre me porte... nous nous comprenons. Siṃhamukhā me parle directement dans un langage familier, de cœur à cœur, de corps à corps. Chacune de mes cellules vibre dans ce petit espace suspendu au dessus de la falaise, vaisseau tantrique au mantra rugissant :

Roâââr...!



18 Novembre 2025

Chumphu Nye, Paro


J'étais prévenue: l'ascension à Chumphu Nye est exigeante.

Pour y accéder il faut pénétrer dans ce que les Tibétains nomment un Beyul : un espace secret et sacré, souvent niché au cœur de l’Himalaya, promis à demeurer invisible ou inaccessible au monde ordinaire. Dr Nida nous en indique le seuil, marqué par une porte formée de deux roches que l'on franchit en conscience. Dès lors, le paysage devient irréel ; comme échappé de l'imaginaire de Tolkien, animé de bruits et de lumières cristallins. Grottes, chutes d'eaux, empreintes gravées dans les rochers : autant de marques associés à Guru Padmasambhava et d'autres figures sacrées.


Je garde de mes années de compétition des jambes solides mais aussi le réflexe absurde de vouloir rester dans le groupe de tête, quitte à ne plus écouter mon corps pour ne pas m'arrêter. Pour parcourir les neuf kilomètres et mille mètres de dénivellé, tous les moyens sont donnés — ponts suspendus, échelles quasi verticales, étroits sentiers à flan de falaise, escalade à quatre pattes, traversées cachées sous des cascades d'eaux ou d'arc-en-ciels...


Je suis caramélisée.

Mon coeur tape trop fort et me fait peur: je me surprends à inventer secrètement des excuses pour renoncer : une manche de DNF*...


Fresques du Lukhang, détail de la fresque murale du mur ouest représentant des yogis pratiquant les enseignements du Dzogchen ; Lukhang, Lhassa ; XVIIe siècle ou période ultérieure ; photographie © Thomas Laird, 2018, tirée de Murals of Tibet, Taschen.
Fresques du Lukhang, détail de la fresque murale du mur ouest représentant des yogis pratiquant les enseignements du Dzogchen ; Lukhang, Lhassa ; XVIIe siècle ou période ultérieure ; photographie © Thomas Laird, 2018, tirée de Murals of Tibet, Taschen.

Au détour d'un chemin longeant un à pic de plusieurs centaines de mètres, Dr Nida apparait, inattendu. Il court vers l'amont, l'aval, bondit, redescend vers moi, danse, vole presque, jouant avec son bâton de marche comme s'il était la flêche d'un arc imaginaire. C'est ainsi que j'ai toujours imaginé les yogis errants dont on narre les aptitudes à manifester des phénomènes surnaturels dans les fresques hagiographiques. Il me faire rire et me transmet une joie et une énergie inattendues ; mes élucubrations autocentrées s'évanouissent en un instant.


Photo © Sebastian Lehrke
Photo © Sebastian Lehrke

Arrivés au monastère nous pratiquons et le temps s'arrête. La nuit est tombée lorsque nous entamons notre descente à la lumière de la voie lactée (et des iPhones ! La fabuleuse frontale que m'a offerte mon frère repose au chaud dans la valise, à l'hôtel.)


Coupées de leur sens dominant — la vue — les silhouettes noires et désormais muettes, progressent en file distendue dans l'espace sacré, sous une haute protection, celle de la Vajravārāhī suspendue**, des dakinis, des énergies de la Nature... L'attention se porte aux autres sens qui captent les bruissements de l'ombre, le contact avec le chemin de pierre, le souffle céleste... soutenue par une vigilance douce bien que piquée d'une pointe d'inquiétude.

Du renoncement imposé nait une confiance primordiale offerte à la terre, aux étoiles, à nos pas.


Alors, le mental se tait à son tour, il n'y a plus rien à projeter. Juste se laisser guider, inspirer et émerveiller.

C'est un moment inoubliable.


--

* DNF : dans les règles de courses en voile, DNF = Do Not Finish = n'a pas fini (ou hors délai).

** La Vajravarahi suspendue : La statue principale à l’intérieur du temple de Chumphu Nye est la statue lévitante de Dorji Phagmo (en sanskrit : Vajravārāhī), qui inspire un profond saisissement et un sentiment de révérence aux pèlerins venant se recueillir sur ce site. De taille humaine, elle présente une posture singulière : une jambe croisée au niveau du genou, l’autre en appui mais sans toucher le sol, donnant une impression de lévitation.



19 Novembre 2025

Dumgtseg Lakhang, Jangtsa


Dr Nida Chenagtsang dévoile le chien de Drukpa Kunley, caché derrière une photo de Sa Sainteté le Dalaï Lama. | Photo Courtesy © Tiffani Gyatso, 2025
Dr Nida Chenagtsang dévoile le chien de Drukpa Kunley, caché derrière une photo de Sa Sainteté le Dalaï Lama. | Photo Courtesy © Tiffani Gyatso, 2025

Le temple de Dumgtseg a été construit au XVè siècle sous la forme d'un chörten (stupa) par le yogi Thangtong Gyalpo afin de soumettre une force serpentine tapie en son soubassement.

Thangtong Gyalpo fut un yogi extraordinaire: architecte, batisseur de pont, directeur d’opéra, poète, médecin...


Nous explorons le chörten en cercles horaires autour de l'axe central qui représente les nāḍīs, sur ses trois trois étages. Symboles des systèmes [ Enfers, Terres, Ciel ] ou [ Corps, Parole, Esprit ], ils composent un mandala tridimensionnel. Dans ce parcours initiatique et cosmique, j'ai l'impression d'évoluer à l'intérieur d'une toupie en rotation. Ma tête tourne...


Les fresques sont extraordinaires — et sont mon premier choc pictural du voyage. Et cependant, c'est une statue de Milarepa, posée dans l'ombre, qui me foudroie le coeur, littéralement sur place.

Je m'effondre en larmes sans savoir pourquoi.


Ce phénomène apparenté à une "dissolution" se reproduira encore à deux reprises, en d'autres lieux, sans aucun déclencheur émotionnel, mémoriel, sensitif identifiable. Certes j'ai un lien très intime avec Milarépa, mais la statue ne m'a pas particulièrement touchée, ni au niveau esthétique, ni spirituel — je veux dire consciemment.

J'ai eu l'impression d'une douche karmique venue laver ou désactiver certains noeuds égotiques, résidus limitants d'autres vies. Une reconnexion spontanée à d'autres temporalités d'incarnations dont je ne retrouverai jamais les traces dans le palimpseste des trois temps.



20 Novembre 2025

ELC High School, Thimphou


Ce récit d'une journée particulièrement marquante est dédié aux amis et mécènes d’Elovution.

Si les premiers jours de mon voyage ont déjà été éblouissants, j’attends avec une grande impatience ma rencontre avec la direction de ELC High School.


L’école, perchée sur les collines dominant Thimphou, est un établissement privé accueillant environ 150 enfants dans un cadre à la fois sobre, inspirant et profondément ancré dans son environnement.


Visite de ELC High School | Photo © Maby, © Huang, © Euden, 2025


Je suis reçue avec une profonde générosité, une grande sagesse et une rare qualité d’écoute par deux membres de la direction : Mr Huang et Mme Eudon — qui m’accueillent avec une katha, geste de bienvenue aussi simple que profondément symbolique.


Après une première visite des lieux emprunts d’une tranquillité saisissante, Monsieur Huang nous invite à une courte marche contemplative à travers le jardin, une sorte de kinhin informel, proposé avant tout échange plus structuré. C’est ainsi que commence chaque journée des élèves, avant les études.


Nous nous installons ensuite en cercle, assis au sol, dans la chaleur douce de la bibliothèque. Mr Huang guide une brève méditation, qui m’ancre et me centre avant que nous ne partagions nos visions de manière simple, spontanée et profondément fluide.


J’ai également l'opportunité d'échanger avec des professeurs ainsi qu'avec quelques élèves passionnés de dessin, avant partager le déjeuner à la cantine avec les enfants. C'est un jour d’examens : la cour est plus calme qu’à l’ordinaire. L’après-midi, nous poursuivons nos discussions dans la bibliothèque, un espace où les élèves se retrouvent chaque semaine pour exprimer leurs émotions accompagnés d’un facilitateur.


Ici, le bien-être des enfants est une condition préalable — et non négociable — de l’éducation. Il s’enracine dans la pratique des « Quatre Piliers du Bien-Être » promue par The Contentment Foundation.

ELC est par ailleurs profondément inspirée par les enseignements de Thich Nhat Hanh.

Sur le plan artistique, les élèves pratiquent théâtre, dessin et danse. Et chaque heure, un gong retentit : tout s’interrompt pour une minute de méditation. À la fin de la journée scolaire, élèves et enseignants ont ainsi médité douze minutes.


ELC High School est un lieu unique, vibrant, cohérent et extrêmement inspirant.

Je suis particulièrement touchée par l’alignement naturel entre leur vision pédagogique et les aspirations d’Elovution. Mr Huang et Ms Eudon expriment leur enthousiasme à l’idée d’une collaboration ; ils voient dans la proposition art-thérapeutique d’Elovution un enrichissement juste et pertinent pour leur approche éducative holistique.


Puisse cette journée devenir un jalon lumineux sur le chemin d’une future collaboration co-créative !


ཨེ་མ་ཧོཿ Emaho !



22 Novembre 2025

Chimi Lhakhang, temple de la Fertilité, région de Paro


Fort•e•s de l’inspiration offerte par le Féminin éveillé dès notre arrivée, nous avançons désormais sur les traces du yogi à la folle sagesse, celui qui a laissé une empreinte des plus profondes au Bhoutan: Drukpa Kunley.

Je l’avoue, ce thême de la retraite n'a vraiment pas été ce qui m’a décidée à y participer six mois plus tôt, bien au contraire. Et pourtant, un fil se tisse: nos enseignants présentent avec délicatesse la manière dont il aurait célébré la femme. Si je le conçois intellectuellement, sur le plan du corps subtil, l'expérience est tout autre.


Drukpa Kunley, peinture murale dans la maison de Toeb Chandana | Photo © Maby, 2025
Drukpa Kunley, peinture murale dans la maison de Toeb Chandana | Photo © Maby, 2025

Souvent vénéré par les pratiquants assidus du Vajrayana, Drukpa Kunley est également raillé ou critiqué par l’opinion populaire moins fervente. Le Bhoutan est devenu une monarchie constitutionnelle mais il demeure une société hiérarchisée et patriarcale; les violences domestiques et le harcèlement sexuel restent des réalités bien présentes, dans un pays encore imperméable aux mouvements tels que #metoo.

J’ai moi-même été confrontée à une transgression symptomatique de la considération des touristes occidentales par certains professionnels du secteur durant ce voyage. Le mot consentement ne semble pas avoir de traduction directe en dzongkha*.


Transmission de la voie du Karmamudra, phallus peints sur les maisons, pénis sculptés en vente dans les échoppes, récits de possessions sexuelles par le yogi qui utilisait son vajra pour éveiller les êtres et soumettre les démons (féminins !)… cette saturation me pèse.

Et ce, même si j’ai bien conscience de la dimension symbolique de la légende, tout comme du sens profond de Yab Yum, de la spiritualité incarnée invoquée, de la compassion et la présence requises, ainsi que de la conciliation dynamique des polarités mises en jeu...

Il n'empêche, chacun•e reçoit tout cela avec son bagage culturel mais surtout biographique.**


La dialectique des éveillés : « Que je sois ou non un mauvais exemple ne dépend que de l’intelligence de celui que cet exemple inspire. » attribué à Drukpa Kunley***m'est souvent insupportable dans les faits.


J’observe tout cela, avec autant de second degré dont je suis capable — mais cela vient mettre à vif beaucoup de stigmates, parmi lesquels la dernière rupture avec mon enseignant Zen. Celui-ci ayant à son tour dévoyé la notion de folle sagesse, a récemment été accusé de comportements coercitifs, et notamment d’abus émotionnels, psychiques et sexuels.****


--
* Dzongkha: langue bhoutanaise
** et pour un témoignage féminin autrement polarisé et certainement plus élévateur, lire l'article de Tiffani Gyatso: [ The Body as Dharma: Intimacy, Presence, and the Wild Wisdom of Drukpa Kunley ]
*** Tiré de [ Le Fou divin. Drukpa Kunley, Yogi Tantrique Tibétain ] par Geshe Chapu. Spiritualités Vivantes, éd. Albin Michel.


23 Novembre 2025

Punakha


 À Dumgtseg Lakhang | Photo Courtesy © Tiffani Gyatso
À Dumgtseg Lakhang | Photo Courtesy © Tiffani Gyatso

Acte manqué : j'ai oublié le carnet avec lequel je commence cet article à New Delhi.

Alors j'ai voulu tenter une expérience : restreindre mon processus créatif vers l’usage exclusif du medium iPad, c'est-à-dire l'utiliser pour tout: prendre des notes, écrites ou dessinées. Je m’imaginais même créer avec Procreate, inspirée par les découvertes du jour. C’est la première fois que je fais ce choix radical.


Et cela ne fonctionne pas — mais alors pas du tout.


Durant les enseignements et les initiations, je me concentre sur la transmission. Ne pouvant sortir ma tablette, j’essaie de graver l'essentiel dans mon corps,  mon coeur, mon esprit.


Très vite, un petit Moleskine de poche me manque, mes notes mentales sont désordonnées, elles se diluent, se perdent. Je prends du retard à les fixer, puis les oublie. Mais cette contrainte a une vertu inattendue : rester présente, dans l'expérience, sans outil intermédiaire. Travailler à ce besoin permanent de contrôle et de compréhension.


Les journées sont extrêmement chargées, exigeantes.

Le temps est compté et il n’y a nulle place pour le silence ou pour la solitude — ce qui me rend difficile, voire impossible l'intégration de l'expérience.

Je loue bien-sûr la grande générosité, l’érudition, la sensibilité de Dr Nida Chenagtsang et du Pr Ian Baker. Mais ma nature contemplative, taiseuse et solitaire réclame l’esquive du diner, garante d’une échappée salvatrice et de deux heures introspectives — ou du moins contemplatives.


Ne pas pouvoir prendre de notes, ni tenir mon journal — et avoir quitté les réseaux il y a quelques mois — se révèle finalement extrêmement libérateur.


Comme une saignée.

La saignée, cette prescription étrange, venue d'un autre âge.

Et pourtant, c’est précisément ce remède (le don de sang) que m’a recommandé Dr Nida pour apaiser les migraines qui m’attendent au retour en France. Elles sont récurrentes aussi durant le voyage : trop de pression, trop de rlung, trop de contenu.

Oui. Finalement, c’était juste d’oublier le Moleskine.

Et de laisser l’iPad se décharger au fond de la valise.


Comme pour observer se vider la tasse de thé trop-pleine dans la célèbre parabole du maître Zen Nan-in.



25 Novembre 2025

Vallée de Phobjikha


Pr Ian Baker et Dr Nida Chenagtsang à Teob Chandanang | Photo Courtesy © Matt Legge
Pr Ian Baker et Dr Nida Chenagtsang à Teob Chandanang | Photo Courtesy © Matt Legge

Je l'ai évoqué, mon imaginaire est nourri des biographies des grands ngakpas* : Guru Rinpoche, la lignée Kagyü, Tsangyang Gyatso...

Dr Nida dont l'aura brillante ne cesse de rayonner m'apparait comme l'un d'eux, chamane, médecin, yogi, guide spirituel — radicalement libre. J'ai la grâce de le rencontrer au delà des livres et des méditations qui m'ont reliée à sa tradition : il est là, pleinement présent, vivant, incarné, mû par un flux continu de joie pure. Lorsqu’il danse, enseigne, s’inquiète de l’autre ou sourit, c'est toute sa lignée qui respire.

Alors vibrent, à travers lui, la sagesse nue de Shabkar**, l’ardeur de Mila, la science compatissante de Yuthok — non comme des figures du passé, mais comme une présence continue, ici et maintenant.


J'ai déjà eu la chance de recevoir des enseignements du Pr Ian Baker — notamment en ligne, autour de son travail sur les fresques du temple de Lukhang qu'il a documentées à Lhassa, et en présence, lors d'une conférence donnée à Tibet House, New York. Nous n'avons jamais échangé directement. Son charisme m'a longtemps maintenue à distance, malgré toutes mes questions. Aujourd'hui, je comprends pourquoi. De lui émanent une Bienveillance aimante et une Compassion si vastes qu'elles me déplacent dans un espace-refuge, vibrant d'Amour inconditionnel. À travers lui, se manifeste la présence vivante d’Avalokiteshvara.

Et l'intensité est la même que de cotoyer Dr Nida.


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* Ngakpas: yogis tibétains.

** [ Shabkar, autobiographie d'un yogi tibétain ] traduit par Matthieu Ricard et Carisse Busquet — Aux Éditions Padmakara.


26 Novembre 2025

Gantey Gompa, Vallée de Phobjikha


Gantey Gompa | Photo © Maby, 2025
Gantey Gompa | Photo © Maby, 2025

La vallée glaciaire de Phobjikha dont je garde le souvenir prégnant de ma visite en 2016, porte merveilleusement son nom; il y fait un froid mordant. C'est pourtant la destination d'hiver des grues à cou noirs. Elles sont arrivées et chacun de leur survol ressemble à une bénédiction dansée.


Gantey Gompa — monastère de l'école Nyingmapa (bouddhisme tibétain), situé à 3000 m — y est l'autre highlight. Il a été construit par le petit-fils du grand tertön Pema Lingpa. Mon affinité avec ses enseignements liée à mon intérêt pour le Dzogchen font de cette zone du Wangdue Phodrang un véritable lieu de pèlerinage et la joie intime d'y retourner me réchauffe le cœur.


Mais il y a plus encore: Gantey renferme les plus belles fresques que j'aie jamais vues en région Himalayenne. Les petits moines bienveillants veillent de près à ce que l'interdiction de les photographier soit strictement respectée.

Ces peintures séculaires n'ont pas la même aura que dans le reste du Bhoutan. Elles semblent plus sacrées encore, car plus secrètes et pour moi plus mystérieuses. Leur technique même — elles sont peintes aux pigments avec d'infinis détails — rend leur vibration extrêmement profonde et unique. Et elles sont si raffinées et hypnotiques que j'ai du mal à garder mon attention concentrée sur les enseignements du Dr Nida.



29 Novembre 2025

Taktshang, la Tanière du Tigre, Paro


Le complexe des monastères de Taktshang sur lequel s'imprime une immense orbe ou flare qui inclut un arc en ciel. Le voyez-vous? | Photo © Maby
Le complexe des monastères de Taktshang sur lequel s'imprime une immense orbe ou flare qui inclut un arc en ciel. Le voyez-vous? | Photo © Maby

Voici venu le jour de la dernière randonnée au plus mythique des monastères du Bhoutan : Taktshang, la tanière du Tigre. À mi-chemin de la montée, toujours peu à l'écoute du rythme juste, je me retrouve de nouveau à cours de batterie et le confie à l'un des guides à côté de qui j'ai souvent marché, Tshering. La façon dont il retourne ma stratégie d'évitement n'est pas à force de mantras du type : "Om just do it soha!".

Il s'arrête près de moi, dans le plein accueil de ce qui est.

Il respire. Il sourit doucement, et ne dit rien d'autre que: "Nous avons le temps."

Sa présence silencieuse est une manifestation incarnée de Maitri et de Patience mêlés.

Je ne peux résister à l'imiter, m'arrêter et allonger l'expir. Apparait tout l'orgueil d'aller trop vite.


"Nous avons le temps."

Vraiment ?


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Oui.

Octobre 2016. La dernière fois que je suis montée à Taktshang, c'était il y a neuf ans. Trois mois plus tôt, à l'issue d'une hospitalisation à la Fondation Rothschild, le service de neurologie me diagnostiquait une sclérose en plaques.


Dr Nida, pardonnez-moi de poster cette photo folle : votre présence de Détenteur de la lignée du Yuthok Nyingthig et ces Vs victorieux en font un talisman | Photo © Maby
Dr Nida, pardonnez-moi de poster cette photo folle : votre présence de Détenteur de la lignée du Yuthok Nyingthig et ces Vs victorieux en font un talisman | Photo © Maby

À cette époque, j'étais épuisée, j'avais l'esprit confus. Je tombais souvent car je ne sentais plus ma cheville droite tout en étant traversée de chocs électriques ou de vibrations ininterrompues. Les médecins m'avaient alors fortement conseillé de renoncer à voyager au Bhoutan.


Parvenir jusqu'à Taktshang fut cette année là le symbole d'un engagement : celui de résoudre un défi de santé pour lequel la médecine allopathique ne me proposait aucune perspective optimiste.


Mon parcours thérapeutique a pris des années, incluant biorésonance, pratique de Sangyé Menla*, auto-injections régulières de micro-immunothérapie, mantras, discipline (sommeil, méditation, régime Seignalet, yoga...), cercles de guérison et autres médecines parallèles...

Aujourd'hui, j'ai recouvré mes capacités avec peu de séquelles et les récentes IRM indiquent soit une erreur de diagnostic, soit un miracle.


Revenir au Bhoutan au terme de ce parcours initiatique est un pélerinage. J'aimerais l'envisager comme la célébration de ma guérison, or les limites physiques et psychiques touchées en marchant vers Chumphu Nye, puis Taktshang me révélent combien la sensation d'une épée de Damoclès est toujours présente.


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Cette thangka de Dorje Drölö, réalisée avec des pigments naturels sur toile de coton veille désormais sur l'atelier de Saint-Malo | © Kinzang Chojay, Buddhist Art Gallery, Paro
Cette thangka de Dorje Drölö, réalisée avec des pigments naturels sur toile de coton veille désormais sur l'atelier de Saint-Malo | © Kinzang Chojay, Buddhist Art Gallery, Paro

Taktshang est un ensemble de petits monastères aux salles exigües. Dans l'une d'elle, nous nous serrons assis les uns contre les autres et je me retrouve face à la monumentale sculpture de Dorje Drölö.


Guru Dorje Drölö, manifestation courroucée de Guru Padmasambhava, est représenté avec un seul visage et deux bras — la main droite tenant un sceptre vajra, la gauche un phurba. Il adopte une posture farouche, debout sur une tigresse gestante. Entouré de flammes, il symbolise la voie dynamique vers l’éveil, où même le courroux se met au service de la compassion et de la sagesse.

Protecteur et dissipateur des obstacles, il incarne la nature parfois paradoxale du chemin spirituel.

(texte tiré de Buddhist Art Gallery)


Dr Nida nous initie à sa force de pacification des circonstances négatives auxquelles nous sommes confrontés dans ce monde. Nous méditons, récitons, chantons... enfin je ne sais plus car comme au début du voyage, cette même sensation de foudroiement qui précède celle de dissolution me traverse.


L'éclair issu du phurba remplace dans l'instant la menace damoclèsienne — et la voie de la transformation, celle du renoncement**.

Plutôt que de l'éviter, j'accepte être consumée par la flamme dont je me méfie. Et elle se révèle pleinement salvatrice.


Je me rends compte que je pleure, sans raison intelligible. Et aussi que c'est terminé: cette quête de réparation, d'évitement, ces craintes n'ont plus de sens.


Autel dédié à Yeshe Tsogyal à Senge Phug, Taktshang, Paro | Photo © Maby
Autel dédié à Yeshe Tsogyal à Senge Phug, Taktshang, Paro | Photo © Maby

Alors, je m'oriente vers Senge Phung, la grotte de Kandro Yeshe Tsogyal, la première éveillée du Tibet. Figure féminine pionnière du bouddhisme Vajrayana, elle a remis en question les récits patriarcaux. Elle apparait aujourd'hui une héroïne inspirante pour les femmes et les hommes, à la fois comme pratiquante spirituelle et comme survivante de violences sexuelles et de misogynie.


Le sous-jacent du voyage — le féminin dans sa puissance*** — est pleinement définitivement réactivé et fait vibrer mon cœur, mon corps, mon système nerveux, électrique, cellulaire.


Intégration, compréhension, transmutation de cette suite de transmissions : tout cela s'accomplit de manière vibratoire. Une narration pourrait suivre mais l'essentiel se résume ainsi :

"Tu es guérie".


Merci petit baleineau !


Il est maintenant temps de retrouver mon atelier tant aimé et le petit zendo**** de Saint-Malo, en Bretagne, ma tigresse, et les précieux et précieuses Tsherings qui parmi mes ami•e•s accompagnent mes pas.


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* Sangye Menla: Bouddha de Médecine en Tibétain.

** Voie de la transformation ou voie du renoncement : Mahayana vs Vajaryana.

*** Après les pèlerinages du début de voyage auprès de Kurukulla à Kyichu Lakhang, de White Tārā à Drugyal Dzong Tārā Temple, Siṃhamukhā à Singye Drak et Vajravārāhī à Chumphu Nye.

**** Zendo: lieu de pratique de la méditation zen.


3 Decembre 2025

Hotel Naksel, Paro


Vue sur le Mont Jomolhari (7314 m.) et la Tanière du Tigre de ma chambre d'hotel près de Paro. | Photo © Maby, 2025
Vue sur le Mont Jomolhari (7314 m.) et la Tanière du Tigre de ma chambre d'hotel près de Paro. | Photo © Maby, 2025

«  When love touches wisdom, it becomes a path. »*

~ Dr Nida Chenagtsang


* « Quand l’amour rencontre la sagesse, le chemin s'ouvre. »

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